Smells like Christmas spirit

C’était le réveillon, la veille du grand « N », et Chris Kringle traînait encore dans une taverne de la 42e rue, saoûl comme une bourrique. Sa femme lui cherchait encore des emmerdes, et comme d’habitude il l’envoyait chier avant de se vautrer dans le trou à rats le plus salubre du coin. Sauf que ce soir, il s’était peut-être mis un peu trop vite en colère, avait peut-être un peu trop hâtivement bafoué le droit de réplique de sa femme.
Les autres saoûlards qui étaient au bar étaient gais comme des pinsons, de pouvoir se retrouver ainsi entre potes, mais Chris se morfondait dans sa choppe.

Tout à coup, il entendit frapper dans sa tête: c’était sa conscience. Elle défonça la porte, déboula en trombe dans le couloir sans même s’essuyer les pieds, toute sale et feuillue d’il-ne-savait-quelle escapade. « Putain ! Réveille-toi Chris, t’as à faire ! » et elle l’empoigna par le col et le rua dehors.

Il se rappelait. Demain serait Noël, et s’il ne faisait pas quelquechose rapidement, il se mettrait tous les enfants de New York sur le dos, et les parents aussi, lorsqu’il y en avait.

Il n’avait qu’une solution, une seule personne sur qui il pouvait compter.

« Allo, Dr. Fleischmann ? »

« Lui-même. »

« J’aurais besoin d’un petit coup de pouce… »

Il sentait que ça souriait à l’autre bout du fil.

« Je l’attendais. Passez donc me voir, j’ai une petite surprise pour vous. »

Il raccrocha et héla un taxi qui l’emmena à l’immeuble dont le Dr. Fleischmann habitait le penthouse. Ce dernier l’attendait aux portes de l’ascenseur.

« Salutations cher ami… » commença le Docteur. Il s’arrêta dans son élan lorsque son nez eut atteint le nuage d’haleine odorante qui avait rempli l’ascenseur et qui se déversait maintenant dans la pièce.

« Merci de me recevoir dans un délai si bref, Docteur. Comme vous vous en doutez, l’heure est grave. »

« En effet, il est minuit moins vingt. »

Chris tenta de cacher sa surprise.

« Oui, en effet… écoutez, je me demandais si vous ne pourriez pas me fournir de quelquechose de diffusible, quelquechose de grand, qui plaira à tout-un-chacun, quelquechose à se mettre sous la dent. »

Le Docteur lui sourit, un grand sourire jusqu’aux oreilles, et on pouvait y voir toute la luisance de ses dents brunes sur les bords.

« Suivez-moi » dit-il.

Il se rendirent tous les deux dans son laboratoire. Il y avait plusieurs flacons déjà préparés sur la table de manipulations.

« Vous venez à un moment historique » déclama-t-il à son invité. « Figurez-vous que ces dernières, oh combien ça fait déjà… onze années environ, j’étais attelé comme une bête à la tâche ardue de, vous n’allez jamais deviner… vider le sang de l’humanité, mais écoutez bien : sans en verser une goutte. Formidable, n’est-ce pas ? »

« Voyez-vous cela ? Et comment comptez-vous procéder ? » demanda Chris, un peu ébahi.

« J'étais en train de cultiver un parasite sanguin particulièrement vorace, dans ma ‘cuisine’, ici-même, qui vient d’atteindre la maturation. Je vous assure, il se nourrit exclusivement de globules rouges. Je l’ai testé sur mon propre sang. Regardez, je vous ai préparé une petite démonstration. »

Il sortit un flacon rouge d’un tiroir, visiblement un échantillon de son sang. Puis, avec une seringue, il retira un peu de la solution d’un des flacons qu’il avait préparé et, avec beaucoup de soin, l’injecta dans le flacon rouge. Celui-ci devint rapidement translucide, un petit peu jaunâtre. Le Dr. Fleischmann prit le flacon et l’agita devant Chris.

« Vous voyez, il ne reste plus que du plasma. »

Chris regardait émerveillé, puis il fixa le Dr. et demanda :

« Combien ? »

« Hmmm, combien croyez-vous qu’une telle découverte vaudrait entre les mains du département de la Défense ? »

« Je ne sais pas. Je dirais qu’elle est inestimable. »

« Exactement. Et c’est pour cela que je comptais vous la donner gratuitement. Disons simplement que l’intérêt pécuniaire de ma découverte ne m’intéresse nullement. C’est la grandeur symbolique de son utilisation que je veux voir s’épanouir, sous votre main gantée et généreuse. Vous administrerez cette solution sous une forme ou une autre aux enfants de New York, et ainsi, vous n’aurez pas à vous en soucier l’année prochaine. Tout le monde y gagne. »

Le père noël le regarda, la mine déconfite, les paupières lourdes. Il n’avait qu’une envie, c’était rejoindre son lit.

« Très bien, je vous remercie du fond du cœur. »

Il repartit avec les flacons, ne sachant trop quoi en faire, et il décida de confectionner des petites bombes de fortune, qui exploseraient toutes à un moment donné à divers endroits du subway system de la ville. Ainsi, il n’aurait pas à faire sa tournée, et pourrait retourner chez lui pour tranquillement éprouver les effets de la boisson dans son lit.

Le lendemain, on apprenait que le subway system était inondé d’un nuage d’une fragrance divine, comme magique, et qu’une immense foule d’enfants et de parents mécontents descendaient dans la rue et se dirigeaient vers la demeure présumée de Chris Kringle, berné par un vieux farceur de chimiste parfumeur qui n’avait probablement jamais vu une goutte de sang de sa vie.