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Comment expliquez-vous le soutien de Bruxelles pour un parti islamiste dans un pays candidat?
Au gouvernement depuis près de cinq ans, le Parti de la justice et du développement (AKP), groupant divers courants autour d'un noyau islamiste modéré, est donné gagnant des élections législatives de dimanche 22 juillet en Turquie. L'incertitude, selon tous les sondages, porte sur la marge de victoire du parti, qui se veut l'héritier de ceux qui se sont toujours opposés aux excès jacobins légués par la révolution laïque de Mustafa Kemal, fondateur de la République turque. L'écart de voix dictera la nature du compromis que le parti du premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, devrait passer avec les kémalistes, soutenus par l'armée et qui gardent une partie du pouvoir réel en Turquie.
Cela a encore été démontré avec la crise constitutionnelle des mois d'avril et de mai. M. Erdogan, qui avait la majorité requise au Parlement pour y faire élire un président de la République de son choix, a refusé de présenter un candidat de compromis. Par un communiqué militaire menaçant qui faisait pression sur la Cour constitutionnelle, et l'organisation de meetings de masse, les généraux et l'élite kémaliste avaient alors empêché l'élection d'Abdullah Gül, porteur, selon eux, de "l'agenda islamiste caché" de l'AKP. La crise a été reportée, en avançant au 22 juillet les élections législatives de novembre. Elle pourrait rebondir.
Trois scénarios sont envisagés. Le moins probable verrait un échec de l'AKP et un gouvernement de coalition des deux autres partis susceptibles d'entrer au Parlement : le Parti républicain du peuple (CHP, gauche kémaliste) et le Parti du mouvement national (MHP, extrême droite). Ce "scénario catastrophe", aux yeux des milieux d'affaire et de Bruxelles, serait une conséquence des rebuffades de l'Union européenne (UE) qui ont contribué à la montée du nationalisme. Le MHP veut rétablir la peine de mort. Le CHP, devenu plus nationaliste que social-démocrate, dénonce le bradage de la Turquie aux étrangers par les "islamistes" inféodés aux "impérialistes américains".
A l'inverse, un trop grand succès de l'AKP serait déstabilisant. S'il obtenait - ce qui reste improbable - deux tiers des sièges, il pourrait élire à lui seul un président qui ne bloquerait plus, comme le titulaire sortant, les éventuelles mesures antilaïques de M. Erdogan, qui pourrait être poussé par son électorat ou ses amis du monde musulman. L'armée et les institutions kémalistes risqueraient alors d'intervenir, en interprétant la Constitution à leur façon, pour bloquer une telle évolution.
Le plus probable, toutefois, est que l'AKP obtiendra la majorité, absolue ou non. Cela lui permettrait de former, plus ou moins facilement, un nouveau gouvernement. C'est ce que souhaitent les milieux d'affaires, après cinq années de croissance sous la houlette du Fonds monétaire internationale (FMI). Mais le nouveau Parlement devra aussi, en l'espace d'un mois, et ce sous peine d'être dissous, élire un président à la majorité des deux tiers.
M. Erdogan a laissé entendre qu'il irait, cette fois-ci, au compromis. Mais un échec reste possible, laissant ainsi la porte ouverte à de nouvelles élections législatives - éventuellement couplées à une élection présidentielle, après le feu vert imprévu de la Cour constitutionnelle à un référendum sur l'élection du président au suffrage universel. Toutefois, le montant important des sommes investies dans la campagne électorale par les candidats, et les aléas de tout scrutin, ne plaident pas en sa faveur.
S'ouvriront alors, lundi 23 juillet, les négociations en coulisse, puis les débats au Parlement. Des débats, probablement houleux, car devraient y être présents à la fois les ultranationalistes et leurs ennemis "indépendants" kurdes. Ceux-ci ont été désignés par le Parti de la société démocratique (DTP) qui ne parvient pas à se dégager de l'étreinte du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste), classé comme une organisation terroriste par Ankara, l'UE et les Etats-Unis. Il est peu probable que ces députés kurdes puissent dénoncer publiquement le PKK, condition de M. Erdogan à toute coopération avec eux.
La propagande médiatique pour une intervention contre les bases du PKK en Irak, alimentée par l'armée pour faire apparaître l'AKP comme "faible" face au terrorisme, pourrait aussi pousser M. Erdogan au compromis. A la fois sur le choix du président, et sur son projet de réforme de la Constitution héritée du putsch des généraux de 1980. Ces élections ouvriraient alors une nouvelle étape dans la démilitarisation, à l'amiable, du système.
