Citation
L’homme qui volait cinq milliards
SYLVAIN BESSON
jeudi 24 janvier 2008, 23:06
VICTIME D’UNE FRAUDE de l’un de ses traders, la Société Générale perd 4,9 milliards d’euros et passe près de la faillite.
*
Sans une erreur idiote,Jérôme Kerviel n’aurait sans doute jamais été démasqué. © ap.
*
Jeudi noir pour la Société Générale, à Paris : elle a des pertes de 5 milliards d’euros, à la suite d’une « fraude », et de 2 milliards supplémentaires, à cause de la crise des « subprimes ». © EPA
Les plus importantes fraudes de l'histoire bancaire
- 2008: la banque française Société générale révèle une "fraude exceptionnelle" de 4,9 milliards d'euros au sein d'une sous-division de ses activités de marchés. Selon la banque, l'opérateur, un jeune courtier "a dissimulé des positions grâce à un montage élaboré de transactions fictives". - 2002: un ancien courtier, John Rusnak, plaide coupable d'avoir dissimulé 691 millions (468 millions d'euros) de pertes à la banque Allfirst de Baltimore, aux Etats-Unis. - 1996: la firme japonaise Sumitomo annonce des pertes de 2,6 milliards résultant de transactions frauduleuses d'un de ses traders, Yasuo Hamanaka. - 1995: banqueroute de la banque britannique Barings, provoquée par les spéculations sur le marché de Singapour par le courtier Nick Leeson. Le trou atteint 860 millions de livres de l'époque (1,3 milliard d'euros). - 1991: la Banque de crédit et de commerce international (BCCI), établissement moyen-oriental opérant dans près de 70 pays, est mise en liquidation, après une série de transactions frauduleuses ayant fait perdre quelque 10 milliards de dollars (6,7 milliards d'euros) à 250.000 clients. AP
RÉCIT
Paris
DE NOTRE CORRESPONDANT
La Société Générale (SG), deuxième banque française, a annoncé hier qu’un de ses employés a causé une perte de 4,9 milliards d’euros en spéculant de façon incontrôlée sur des indices boursiers. Mais selon son directeur délégué, Philippe Citerne, la banque aurait pu perdre « dix fois plus » et sombrer. En pleine tempête sur les marchés des capitaux, la nouvelle aurait porté un coup terrible au système financier international.
Le film des événements surpasse les meilleurs scénarios d’Hollywood. Vendredi soir, 18 janvier, dans le gratte-ciel parisien de la Société Générale, les équipes de contrôle vérifient les transactions du jour. Ils repèrent une opération inhabituelle de la part de Jérôme Kerviel, 31 ans, qui travaille avec des produits dérivés relativement simples, liés aux indices boursiers européens. Ils décident de le convoquer, le samedi.
L’entretien porte sur une transaction mineure, qui excède de peu la limite imposée par la banque. Le courtier porte le grade modeste d’opérateur de base dans une salle de marché, gagne moins de 100.000 euros par an mais avoue avoir mené, en 2007 et au début de 2008, une myriade de transactions occultes qui ont échappé à la vigilance de ses supérieurs. « Là, ils se sont rendu compte qu’il y avait un énorme problème », raconte une source proche de la Société Générale.
Avant de devenir trader, en 2005, Kerviel avait acquis une connaissance intime des contrôles auxquels il serait plus tard soumis. Pour chaque opération dissimulée qu’il mène, il en invente une autre, fictive, qui compense la précédente et la rend anodine aux yeux des contrôleurs. Ces opérations imaginaires, « il a l’extraordinaire talent de les rouler, de les déplacer, de les changer : il connaît les calendriers des contrôles », explique Daniel Bouton, président de la Société Générale. Kerviel discutait aussi avec des collègues du back-office pour se renseigner sur les procédures de surveillance. Mais il connaît mal l’une des vérifications auxquelles il est soumis – celle du « risque de contrepartie » – et il commet l’erreur d’inventer une transaction impossible. Sans cela, affirme la banque, il n’aurait pas été découvert.
Fébrilement, les équipes de la Société Générale épluchent les transactions occultes réalisées jusqu’en janvier. L’interrogatoire du trader dure toute la nuit.
Le dimanche, à 11 heures, l’horrible vérité apparaît : la banque est à la merci d’un « choc externe de dimensions gigantesques », selon Daniel Bouton. Pire : la taille des positions prises par le trader « pose un problème pour le fonctionnement même » des marchés financiers. Le directeur de la Banque de France et le patron de l’Autorité des marchés financiers sont avertis. Consigne : secret absolu. Si l’information filtre, les marchés risquent de « jouer contre la Société Générale ». Selon une source proche de la SG, l’exposition totale de la banque se monte alors à 40 milliards. Pour éviter toute fuite, on décide de ne pas livrer le trader à la police. Il est examiné par un médecin : il est au bord de la crise de nerfs mais peut rentrer, libre, chez lui. Ses motivations demeurent mystérieuses. Il aurait pu agir par « jeu », selon Daniel Bouton, et ne se serait pas enrichi personnellement. Hier soir, un membre du cabinet de son avocate, Me Elisabeth Meyer, fait savoir que Jérôme Kerviel n'est « pas en cavale » mais « dans [nos] locaux », à Paris et se tient à la disposition de la justice ». L’avocate précise que la
mise à pied a été indiquée verbalement le 20 janvier, qu’il a été demandé au trader de ne pas se présenter à son travail le lundi suivant, 21 janvier : « Mon client est dans l'attente d'une notification écrite de cette mesure ».
Lundi, alors que les Bourses chutent, la Société Générale clôture une à une les positions ouvertes par son employé. Les volumes échangés sur les marchés sont énormes et le secret est maintenu. Daniel Bouton et son directeur général adjoint, Jean-Pierre Mustier, présentent leur démission, refusée par le conseil d’administration. Mercredi soir, la banque est sauvée : les pertes liées à la fraude se montent à 4,9 milliards, mais la SG dégage un profit de 700 millions en 2007.
Plainte est déposée et la justice française ouvre une enquête. La SG présente des excuses à ses actionnaires et employés, tout en engageant une recapitalisation de 5,5 milliards. Ses principaux dirigeants ont renoncé à leurs bonus et à la moitié de leur salaire pour 2008.
Selon Daniel Bouton, il a manqué à la banque la « toute petite couche » de contrôle supplémentaire qui aurait permis de découvrir la fraude.
SYLVAIN BESSON
jeudi 24 janvier 2008, 23:06
VICTIME D’UNE FRAUDE de l’un de ses traders, la Société Générale perd 4,9 milliards d’euros et passe près de la faillite.
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Sans une erreur idiote,Jérôme Kerviel n’aurait sans doute jamais été démasqué. © ap.
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Jeudi noir pour la Société Générale, à Paris : elle a des pertes de 5 milliards d’euros, à la suite d’une « fraude », et de 2 milliards supplémentaires, à cause de la crise des « subprimes ». © EPA
Les plus importantes fraudes de l'histoire bancaire
- 2008: la banque française Société générale révèle une "fraude exceptionnelle" de 4,9 milliards d'euros au sein d'une sous-division de ses activités de marchés. Selon la banque, l'opérateur, un jeune courtier "a dissimulé des positions grâce à un montage élaboré de transactions fictives". - 2002: un ancien courtier, John Rusnak, plaide coupable d'avoir dissimulé 691 millions (468 millions d'euros) de pertes à la banque Allfirst de Baltimore, aux Etats-Unis. - 1996: la firme japonaise Sumitomo annonce des pertes de 2,6 milliards résultant de transactions frauduleuses d'un de ses traders, Yasuo Hamanaka. - 1995: banqueroute de la banque britannique Barings, provoquée par les spéculations sur le marché de Singapour par le courtier Nick Leeson. Le trou atteint 860 millions de livres de l'époque (1,3 milliard d'euros). - 1991: la Banque de crédit et de commerce international (BCCI), établissement moyen-oriental opérant dans près de 70 pays, est mise en liquidation, après une série de transactions frauduleuses ayant fait perdre quelque 10 milliards de dollars (6,7 milliards d'euros) à 250.000 clients. AP
RÉCIT
Paris
DE NOTRE CORRESPONDANT
La Société Générale (SG), deuxième banque française, a annoncé hier qu’un de ses employés a causé une perte de 4,9 milliards d’euros en spéculant de façon incontrôlée sur des indices boursiers. Mais selon son directeur délégué, Philippe Citerne, la banque aurait pu perdre « dix fois plus » et sombrer. En pleine tempête sur les marchés des capitaux, la nouvelle aurait porté un coup terrible au système financier international.
Le film des événements surpasse les meilleurs scénarios d’Hollywood. Vendredi soir, 18 janvier, dans le gratte-ciel parisien de la Société Générale, les équipes de contrôle vérifient les transactions du jour. Ils repèrent une opération inhabituelle de la part de Jérôme Kerviel, 31 ans, qui travaille avec des produits dérivés relativement simples, liés aux indices boursiers européens. Ils décident de le convoquer, le samedi.
L’entretien porte sur une transaction mineure, qui excède de peu la limite imposée par la banque. Le courtier porte le grade modeste d’opérateur de base dans une salle de marché, gagne moins de 100.000 euros par an mais avoue avoir mené, en 2007 et au début de 2008, une myriade de transactions occultes qui ont échappé à la vigilance de ses supérieurs. « Là, ils se sont rendu compte qu’il y avait un énorme problème », raconte une source proche de la Société Générale.
Avant de devenir trader, en 2005, Kerviel avait acquis une connaissance intime des contrôles auxquels il serait plus tard soumis. Pour chaque opération dissimulée qu’il mène, il en invente une autre, fictive, qui compense la précédente et la rend anodine aux yeux des contrôleurs. Ces opérations imaginaires, « il a l’extraordinaire talent de les rouler, de les déplacer, de les changer : il connaît les calendriers des contrôles », explique Daniel Bouton, président de la Société Générale. Kerviel discutait aussi avec des collègues du back-office pour se renseigner sur les procédures de surveillance. Mais il connaît mal l’une des vérifications auxquelles il est soumis – celle du « risque de contrepartie » – et il commet l’erreur d’inventer une transaction impossible. Sans cela, affirme la banque, il n’aurait pas été découvert.
Fébrilement, les équipes de la Société Générale épluchent les transactions occultes réalisées jusqu’en janvier. L’interrogatoire du trader dure toute la nuit.
Le dimanche, à 11 heures, l’horrible vérité apparaît : la banque est à la merci d’un « choc externe de dimensions gigantesques », selon Daniel Bouton. Pire : la taille des positions prises par le trader « pose un problème pour le fonctionnement même » des marchés financiers. Le directeur de la Banque de France et le patron de l’Autorité des marchés financiers sont avertis. Consigne : secret absolu. Si l’information filtre, les marchés risquent de « jouer contre la Société Générale ». Selon une source proche de la SG, l’exposition totale de la banque se monte alors à 40 milliards. Pour éviter toute fuite, on décide de ne pas livrer le trader à la police. Il est examiné par un médecin : il est au bord de la crise de nerfs mais peut rentrer, libre, chez lui. Ses motivations demeurent mystérieuses. Il aurait pu agir par « jeu », selon Daniel Bouton, et ne se serait pas enrichi personnellement. Hier soir, un membre du cabinet de son avocate, Me Elisabeth Meyer, fait savoir que Jérôme Kerviel n'est « pas en cavale » mais « dans [nos] locaux », à Paris et se tient à la disposition de la justice ». L’avocate précise que la
mise à pied a été indiquée verbalement le 20 janvier, qu’il a été demandé au trader de ne pas se présenter à son travail le lundi suivant, 21 janvier : « Mon client est dans l'attente d'une notification écrite de cette mesure ».
Lundi, alors que les Bourses chutent, la Société Générale clôture une à une les positions ouvertes par son employé. Les volumes échangés sur les marchés sont énormes et le secret est maintenu. Daniel Bouton et son directeur général adjoint, Jean-Pierre Mustier, présentent leur démission, refusée par le conseil d’administration. Mercredi soir, la banque est sauvée : les pertes liées à la fraude se montent à 4,9 milliards, mais la SG dégage un profit de 700 millions en 2007.
Plainte est déposée et la justice française ouvre une enquête. La SG présente des excuses à ses actionnaires et employés, tout en engageant une recapitalisation de 5,5 milliards. Ses principaux dirigeants ont renoncé à leurs bonus et à la moitié de leur salaire pour 2008.
Selon Daniel Bouton, il a manqué à la banque la « toute petite couche » de contrôle supplémentaire qui aurait permis de découvrir la fraude.
Putain, 5 milliards, j'imagine la tête des gars de l'audit interne le lundi matin...
